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    Intervention du SNUipp 73 lors de la conférence du 25/11/09 avec Philippe Meirieu
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  • Programmes 2008 : le déséquilibre
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30 novembre 2009

"Pédagogie : le devoir de résister" - intervention de Philippe Meirieu

Mercredi 25 novembre 2009, le SNUipp a reçu Philippe Meirieu. Sur le thème "quelle école pour demain ?", nous nous sommes intéressés aux programmes 2008 et à la réforme de la formation et du recrutement des maîtres. Notre invité a apporté un éclairage extrêmement intéressant sur les réformes du système éducatif mises en place depuis un an. Si la haine de la pédagogie était tout simplement la haine de la démocratie ?

"Pédagogie : le devoir de résister" Si la haine de la pédagogie était tout simplement la haine de la démocratie ?

"Nous avons le devoir de résister : résister à notre échelle et partout où c’est possible, à tout ce qui humilie, assujettit et sépare. Pour transmettre ce qui grandit, libère et réunit".

SERIE DE REMARQUES

1/ Démocratisation de l’école : un processus inachevé

La première série de remarque tourne autour d’un phénomène bien connu de l’histoire scolaire contemporaine mise en évidence par Antoine Prost d’une manière tout à fait magistrale : nous avons très largement depuis 1945 démocratisé l’accès à l’école mais nous n’avons pas démocratisé la réussite dans l’école.

Certains aujourd’hui constatant cet échec se disent que le plus simple serait de revenir sur la démocratisation de l’accès ce qui dé facto et mécaniquement entrainerait une élévation du niveau. Ce n’est pas très compliqué, ce n’est qu’un simple problème de vases communicants. Mais nous voyons bien que ce serait alors une complète régression. Cette démocratisation de l’accès qui n’a pas été suivi d’une démocratisation de la réussite a engendré dans les classes populaires, une forme de rancœur et un sentiment d’injustice voire même un sentiment de tromperie. François Dubet montre cela assez bien. Dès lors que l’on était exclu de l’école très tôt, on pouvait se considérer comme victime d’une ségrégation scolaire et sociale. Dès lors que l’on est accepté dans l’école et qu’on y échoue parce qu’on dit que vos parents sont démissionnaires, que vous n’avez pas assez travaillé, que vous êtes quelqu’un qui n’est pas fait pour les études, vous n’êtes plus victimes, vous êtes coupables. La seule solution finalement pour notre système éducatif qui a démocratisé l’accès sans démocratiser la réussite est de culpabiliser les gens en échecs pour se dédouaner de sa propre responsabilité. Si nous revenons au plan Langevin Wallon, nous nous apercevons que nous n’avons pas suivi précisément ses injonctions puisqu’il avait affirmé, avec force, la nécessité d’une démocratisation de l’accès mais aussi de la réussite. Pour cela, il avait lié les reformes institutionnelles à des avancées pédagogiques significatives.

Je ferais ici avec vous l’hypothèse que c’est pour n’avoir pas pris au sérieux la question pédagogique et pour avoir traité la question de la démocratisation en terme exclusivement institutionnel que notre école s’est progressivement déglinguée. C’est toujours aujourd’hui pour ne pas toucher à l’acte pédagogique lui-même que notre société développe à la périphérie une multitude de prothèses qui permettent de ne pas interroger ce qui au coeur produit l’échec scolaire. Nous avons là un phénomène sur lequel il faut discuter.

Il y a une forme de lâcheté sur la pédagogie qui est aujourd’hui très largement partagé par une grande partie de l’intelligentsia. Je suis le premier à me réjouir de la pétition qui circule sur la laïcité et bien évidemment je l’ai signée. Je suis le premier à me réjouir que la ligue de l’enseignement par exemple s’implique sur le terrain de la laïcité et crée un site, que j’ai accepté de parrainer avec d’autres. Mais je m’inquiète que la question de la pédagogie, alors qu’elle est au coeur des débats éducatifs, ne fasse pas l’objet des mêmes réactions. Que le retour à l’autorité voire à l’autoritarisme, qui est prôné aujourd’hui, comme capable de résoudre tous les problèmes ne fasse pas l’objet de pétition du même ordre, d’une mobilisation des intellectuels du même niveau. Je m’inquiète de voir que sur deux questions aussi centrales, nous ne sommes pas à même de constituer une forme de front de combat capable de damer le pion à une opinion publique qui est largement manipulée par les médias et manque singulièrement d’information. Si nous voulons réellement transformer la démocratisation de l’accès en démocratisation de la réussite, c’est en travaillant sur le cœur des pratiques par lesquelles nous transmettons les savoirs qu’il faut commencer.

Quand un système ne veut pas toucher à ce qui génère l’échec au coeur de son dispositif et qu’il cherche néanmoins à combattre cet échec ou prétend le combattre, il empile des structures parallèles marginales qui sont susceptibles de réparer les dégâts que l’on continue à commettre.

2/ La « libéro-technocratisation »

Nous sommes dans un contexte « libérotechnocratique » qui renforce un certain nombre de dérives et qui multiple sous nos pieds les pièges. A la lumière de certaines analyses, nous sommes dans une phase qu’on pourrait appelé de libéralisme-autoritaire ou technocratique qui développe simultanément une forme de liberté d’entreprendre systématique sans véritablement se préoccuper des effets de cette liberté. Devant les effets que cette liberté produits, le besoin de mettre en place un système de contention autoritaire pour se préserver contre les ennemis qu’elle a elle-même secrétés se ressent. Globalement, j’ai utilisé cette expression de temps en temps : « quand on encourage les marchands d’excitant, il faut réprimés les excités sinon les excités vont finir par mettre en péril le trafic même des marchands d’existant ». Vous mettez en place un dispositif que vous laissez se développer, un dispositif que Bernard Strickler appelle remarquablement le capitalisme pulsionnel (cf partie 1). Il est celui qui mise sur la pulsion de l’individu, la pulsion d’achat en permanence. Il raccourcit en permanence le temps, supprime la possibilité de penser, de réfléchir, organise systématiquement le passage à l’acte comme étant le mode de réactivité quasiment instinctif et spontané de la majorité de notre jeunesse. Ce capitalisme pulsionnel s’inquiète des effets qu’ils produits lui-même. Il est donc obligé de développer par rapport à ces effets, des systèmes de coercition qui vont remettre ces jeunes dont on a nourri l’excitation, le passage à l’acte et le désir d’être dans la violence, dans le droit chemin.

Le marché y compris dans l’institution scolaire devient le mode d’organisation dominant. L’obligation de résultat va devenir très vite un outil de pilotage.De plus, ces tests ne comportent aucun résultat en éducation physique, en éducation artistique, pour tous ce qui concerne l’autonomie documentaire, la lecture. L’obligation de résultat est en éducation relativement facile à satisfaire. N’importe quel chef d’établissement qui est placé dans une obligation de résultat sait comment obtenir de bons résultats. Il suffit de biens sélectionné à l’entrée, de capter les mauvais éléments en cours de route, de pratiquer la pédagogie la plus normative possible. Le pilotage par les résultats c’est aussi, à terme, l’abandon de tout ce qui n’est pas mesurable et quantifiable. Or dans l’éducation, il y a une part extrêmement importante de l’activité éducative qui n’est ni mesurable, ni quantifiable. L’obligation de résultat risque donc de nous amener à former uniquement sur ce qui est évaluable et comme ce qui est évaluable n’est que ce qui est quantifiable, on ne formera que ce qui est quantifiable. La diffusion massive des statistiques éducatives est entrain de jouer un double rôle extrêmement pervers. Cela devient un outil pour alimenter les stratégies individuelles des mieux informés et des plus cultivés. Cela devient également un outil de distribution de l’argent public au plus riche. On n’imagine pas les conséquences en cascades qui sont entrain de nous arriver et que vous tous observer dans votre vie quotidienne. Ce qui me préoccupe derrière tous cela est la médicalisation systématique de toutes les formes d’échec social et a fortiori de l’échec scolaire.

3/ La casse du service public d’éducation

L’État se replie de plus en plus sur un fonctionnement technocratique strict, qu’il complète simplement par des dispositifs, tout aussi technocratiques, de « soutien ». C’est une conception minimaliste de l’École, réduite aux caractéristiques les plus traditionnelles de la « forme scolaire » : une classe, une heure, un enseignant, des cours et des exercices, des évaluations sous forme de tests calibrés, du soutien pour ceux qui n’y arrivent pas, l’exclusion en bout de course pour ceux qui échouent. Les tentatives pour introduire un fonctionnement plus souple (les cycles, le travail interdisciplinaire, le partenariat, le suivi personnalisé, la prise en charge globale des élèves par des équipes cohérentes) sont rendues pratiquement impossibles. En fait, c’est bien à une réduction des ambitions du service public que nous assistons, avec cette double caractéristique paradoxale : un encadrement technocratique renforcé et une libéralisation du fonctionnement encouragée. L’encadrement technocratique sert, à la fois, à produire des « indicateurs » qui facilitent le comportement « libéral » des parents dans le supermarché scolaire et à stimuler la concurrence entre des systèmes rivaux assignés seulement à respecter des normes communes purement formelles.

Une « Éducation nationale » qui déboussole ses enseignants, décourage ses militants pédagogiques, désespère les meilleurs de ses cadres, réduits les parents à n’être que des « consommateurs d’école » n’est plus digne de porter ce nom.

Ce n’est pas un hasard si le gouvernement, aujourd’hui, refuse les véritables concertations, s’enferme dans des négociations bilatérales sur ses propres projets sans jamais présenter plusieurs hypothèses et travailler à les affiner. En « réformant » à la hussarde, il focalise l’attention sur ses seules propositions et paralyse toute velléité de créativité collective. Il suscite les réactions de ceux et celles qui se sentent agressés et peut alors jeter en pâture à l’opinion leur « corporatisme ». Au total, il contraint ses adversaires à faire son jeu en protestant contre ses actes. Il peut même ainsi... les rendre fous !

En effet, d’un côté, on active toutes les rivalités possibles entre les personnes et les institutions, tandis que, de l’autre, on renforce les prérogatives d’un pouvoir central déjà très puissant. Et émerge ainsi sous nos yeux une sorte de configuration étrange : le libéralisme autoritaire. Mais une configuration particulièrement cohérente en réalité, avec deux faces totalement indissociables...

Libéralisme : parce que ce qu’on nomme « modernisation » n’est jamais que la mise en concurrence systématique de tous les acteurs au nom de la « bonne vieille morale » de la « Fable des abeilles » du 18ème siècle : « Les vices privés font les vertus publiques. » Ainsi, l’État ne garantit plus la qualité du service public, mais délègue cette charge à la rivalité instituée entre les personnes et les institutions. Un exemple particulièrement parlant de cette méthode est représenté par la manière dont le gouvernement vient de « dissoudre » les IUFM : ce n’est plus lui qui garantira la qualité de le formation pédagogique des enseignants - ni l’équité territoriale dans ce domaine -, c’est la pluralité des offres d’universités « autonomes » désormais condamnées à la concurrence.

Autoritaire : parce que, pour créer les conditions de la concurrence généralisée, le pouvoir politique doit imposer un recul systématique de l’État dans tous les domaines et par tous les moyens. Son désengagement l’amène ainsi à organiser la dévolution systématique de ses prérogatives aux collectivités territoriales ou aux associations, sans leur donner les moyens de les assumer... et tout en maintenant la pression maximale sur elles au nom de ces mêmes prérogatives !

Libéralisme : parce qu’on joue systématiquement sur les conflits d’intérêts et qu’on oppose les gens les uns aux autres en créant de la suspicion permanente : pour les parents, les enseignants sont des corporatistes archaïques ; pour les enseignants, les parents sont des consommateurs intrusifs... pour tous, les chômeurs sont des profiteurs, les malades des dépensiers, les enfants des délinquants potentiels, les adultes des mal-traitants en puissance, etc.

Autoritaire : parce que, pour éviter l’explosion d’une machine qu’on laisse s’emballer et dont on libère massivement les forces centrifuges, on doit construire un « contenant » suffisamment puissant, avec des dispositifs de surveillance, de contrôle et de répression censés éviter les débordements qui mettraient en péril la survie même du système.

Libéralisme : parce qu’on affirme aux Français qu’ils vont, enfin, pouvoir choisir dans tous les domaines ce qui correspond à leurs désirs. Et que la machinerie économique et publicitaire tout entière les place dans une situation de surchauffe pulsionnelle permanente.

Autoritaire : parce que, pour éclairer les choix des consommateurs, il faut imposer des mesures et des quantifications permanentes de tout et de tous, construire, toujours et partout, des palmarès... Il ne s’agit pas, en effet, aujourd’hui, pour les fonctionnaires, de « rendre des comptes » - comme cela est, bien évidemment, exigible dans toute démocratie -, mais bien de régler toute leur activité sur des critères exclusivement comptables... avec le danger de réduire cette dernière à ce qui est strictement quantifiable à très court terme, au détriment des missions qui exigent un travail en profondeur sur le long terme, comme l’éducation, la culture, la recherche ou la santé psychique. Comme l’écrivaient les enfants de Barbiana, dans la Lettre à une maîtresse d’école publiée en 1967, exiger d’un service public de « faire du chiffre », c’est « condamner les hôpitaux à soigner les bien-portants et à exclure les malades. »... Pour autant, nous ne pouvons pas nous réfugier dans l’irresponsabilité sociale en invoquant l’ineffable, mais nous devons exiger d’être associés, en tant que citoyens et dans des collectifs institués, à la définition des critères qui permettent de juger de la « réussite de nos missions ». C’est ainsi que nous parviendrons peut-être à instaurer un minimum de fonctionnement démocratique dans le libéralisme autoritaire et technocratique qui nous envahit.

4/ Le 3e âge du capitalisme : le capitalisme pulsionnel

"Ce qui fonde la pédagogie, c’est l’éducation de la liberté. L’objectif, ce n’est pas d’abord l’employabilité des élèves (même si, évidemment, c’est quelque chose dont nous devons avoir le souci), c’est d’abord la possibilité donnée à un être de se poser comme sujet. De se mettre en jeu dans ses activités, de ne pas être manipulé, réduit à un simple consommateur qu’il faut séduire et dont il faut flatter en permanence les pulsions les plus archaïques. Cet objectif, qui fut toujours l’obsession des pédagogues, devient aujourd’hui d’une terrible actualité. Et je prononce le mot « terrible » dans son sens propre : notre monde est, en effet, en passe d’être complètement piloté par la machinerie médiatico-commerciale… qui, précisément, à tout intérêt à ne pas avoir en face d’elle des sujets libres, mais des enfants scotchés aux écrans et manipulables par la publicité.

En tant que pédagogue, ma préoccupation fondamentale est celle du sujet et ce que je crois plus que jamais indispensable : « instituer l’élève sujet ».

L’utilisation qui est faite des neurosciences, soit pour typologiser et enfermer les enfants dans des catégories, soit pour les réduire à une machine computationnelle est plus qu’un dérapage, c’est une perspective effrayante…

Il faut résister au zapping généralisé, à la montée de l’insignifiance médiatique, à l’idéologie du maillon faible, au triomphe de la publicité, à l’immédiateté et au tout-tout de suite. Le libéralisme se caractérise aujourd’hui par ce que Bernard Stiegler nomme justement « le capitalisme pulsionnel » et qui est complètement à l’inverse de cette émergence du sujet pour laquelle nous travaillons en éducation. Y résister est indispensable : il faut le faire dans nos classes, sensibiliser les familles à ces problèmes et militer aussi, en tant que citoyens, pour que des questions comme celle de la télévision soient l’objet d’un véritable débat public… Qui proteste quand on supprime les génériques de fin dans les dessins animés afin de mieux scotcher les enfants devant les pubs ? Qui a proposé qu’en France, comme dans quelques pays un peu plus lucides que nous, on interdise la publicité un quart d’heure avant et un quart d’heure après les émissions pour les enfants ? Qui pose ces questions ? Presque personne ! Selon Philippe Meirieu, un enfant sur trois regarde la télévision le matin avant de partir à l’école entre 20 mn ou 1h30. Dans ce dernier cas il s’agit d’enfants qui se lèvent avant leurs parents pour regarder la télévision. 43% des enfants sont en effet prescripteurs des produits que leurs parents achètent en supermarché.

En France il semble que l’on ait fait le choix de favoriser ce que certains appellent la pulsion d’achat. Ainsi, on peut dire que cette pulsion d’achat produit des enfants plus excités, plus survoltés et moins attentifs. Elle produit des enfants pas moins intelligents, ni cultivés mais qui ont moins de capacité à se fixer sur des objets de manière durable… Face à cela nous prenons peur et décidons de réprimer ce que nous avons-nous même produit. Il s’agit d’éteindre les effets du marché que nous avons produits sur nos propres enfants.

Mais il faut aussi, simultanément, résister aux sirènes de l’autoritarisme de la contention. Face aux comportements d’élèves de plus en plus « excités », « difficiles à tenir », comme on dit, la tentation est grande de se rabattre sur la camisole chimique, la répression brutale ou le renoncement à éduquer. Il faut résister à cela et remettre la pédagogie au centre de nos réflexions et de nos pratiques. Henri Maldiney, un philosophe, clinicien et homme de Lettres lyonnais, définissait l’éducation comme « l’inversion de la dispersion ». Jamais une telle définition n’est apparue autant d’actualité. Mais, pour y parvenir, il ne suffit pas de rester dans l’exhortation. Il faut penser la classe autrement. La penser, justement, pour l’émergence du sujet et la construction de l’intentionnalité.

5/ Le rapport avec les familles

Les enseignants aujourd’hui se méfient des familles et les familles des enseignants. La loi d’orientation de 2005 sur l’école et non pas sur l’éducation (contrairement celle de 89) institutionnalise la méfiance réciproque entre les familles et l’école.

Elle donne par exemple simultanément satisfaction aux enseignants sur le fait qu’ils ont le dernier mot en matière de redoublement et satisfaction aux familles sur le fait qu’elles peuvent exiger que leurs enfants soient toujours encadrés dans le cadre de l’établissement scolaire. Depuis que la droite est au pouvoir elle joue très subtilement de la rivalité école/famille et entretien cette rivalité. Elle entretient l’idée que les professeurs pour les parents sont des tirs au flanc et que les parents pour les professeurs sont de vilains interventionnistes consuméristes. Une des vraies questions qui se pose est précisément sortir de cette rivalité, de cette tension, de cette suspicion entre l’école et la famille. On ne peut pas reprocher aux familles de vouloir prendre le pouvoir sur l’école. Dès lors que vous ne laissez aux familles qu’un seul pouvoir, celui de retirer leur enfant si elles ne sont pas contentes, il est évident que vous ne pouvez pas leur reprocher d’être des consuméristes scolaires. Si elles n’ont qu’un seul pouvoir, elles vont l’exercer. Un des enjeux très fort pour la réussite des élèves et pour la réussite du système est de trouver des modalités d’alliances nouvelles entre les enseignants et les parents. Chercher des occasions d’agir ensemble parents et enseignants est probablement une priorité, le levier sur lequel j’appuierai le plus aujourd’hui.

Dans un pays comme le Québec, le cahier de liaison et les bulletins scolaires font l’objet de commission paritaire parents/enseignants et d’un vote pour acceptation des familles. Nous avons un retard considérable à combler pour travailler avec les familles sur les questions de société absolument essentielles et sur lesquelles nul n’a de réponse. Il faudra bien un jour que nous réfléchissions avec les parents sur l’évolution de ces nouveaux types d’objets : le téléphone portable, les jeux vidéo, à ces nouvelles formes de cultures jeunes. Ces questions ne sont posées par personne. On ne voit pas émerger d’espace de réflexion, de débat sur des alternatives éducatives portées par l’école, les familles et les collectivités territoriales à la culture du capitalisme pulsionnel. La question de l’éducation est très liée à la question de culture, à la question des familles. Elle est très liée à la question des politiques territoriales. Allons-nous laisser cette culture souterraine s’emparer de toute la jeunesse ? Ou recherchons-nous avec nos partenaires que sont les familles, les collectivités territoriales, les associations, des alternatives ? L’éducation populaire à cet égard va-t-elle jouer ce rôle de réflexion sur « quelle culture pour les jeunes aujourd’hui ? » ? Le rapport école/famille est un énorme chantier.

6/ Rythmes scolaires : La question du samedi matin

Nous diminuons encore le nombre de jours scolaires. Résultats : même pour les élèves qui ne bénéficieront pas des heures de soutien récupérées sur le samedi matin, la pression des journées va augmenter… et faire monter la fatigue et l’excitation ! La coupure du week-end va déstabiliser encore plus le rythme veille / sommeil. Fatigué, l’enfant se lèvera tard le samedi et le dimanche matin, ne pourra pas se coucher le dimanche soir… ni se lever le lundi matin. Bref, nous imposons à nos enfants des contraintes d’adultes : ces dernières sont bien réelles, en particulier pour les enfants dont les parents sont séparés… mais elles ignorent trop systématiquement les équilibres fondamentaux nécessaires à la réussite scolaire.

Certains verront là la conséquence de l’évolution de nos sociétés et une décision inéluctable. Il y avait pourtant bien, sans tout chambouler brutalement, un « plan B »… On pouvait maintenir les cours le samedi matin, mais en faisant de cette tranche horaire un cadre de travail privilégié avec les parents. Ces derniers, en effet, sont, effectivement, de plus en plus disponibles ce jour-là. Pourquoi ne pas les accueillir en classe par tout petits groupes pour qu’ils voient comment cela se passe ? Pourquoi ne pas présenter, le samedi matin, des travaux d’élèves, sans tomber dans l’exhibition de singes savants à laquelle on assiste parfois, une fois par an, lors de la fête de l’école ? Pourquoi ne pas organiser cette matinée de manière ouverte et décloisonnée, avec des activités diverses : groupes de discussion entre parents, professeurs et élèves sur la lecture, la télévision ou les jeux vidéo, ateliers de théâtre ou d’écriture, réflexion sur les incivilités ou l’évaluation… On peut encore, peut-être, engager un travail dans ce sens : pour le plus grand bien des enfants, dans l’intérêt des familles et en mobilisant des professeurs qui veulent croire encore à l’importance de leur rôle.

PROGRAMMES 2008

1/ « une fuite en avant »

Ces programmes semblent très préoccupants car ils relèvent d’une fuite en avant. Ils s’intègrent dans un cadre global qui plie devant le consumérisme ambiant. Il s’agit moins de céder à des lubies réactionnaires de « Sauver les lettres » ou de rétro-penseurs tels Brighelli (tous très contents au demeurant) que de flatter démagogiquement une partie de la population mal informée. Ils donnent l’illusion qu’il suffit de faire des exercices, d’apprendre par coeur pour obtenir des résultats. C’est une réponse à une angoisse réelle de parents… Mais une mauvaise réponse. En réalité, ces programmes signifient l’abandon des objectifs d’émancipation que s’étaient fixés les penseurs de l’école républicaine comme ceux de « l’éducation nouvelle », tous ceux qui ont prôné la démarche expérimentale, la recherche documentaire et l’acquisition de la pensée critique. C’est une rupture avec l’ambition philosophique et politique de formation du citoyen. Il n’est plus question d’instruire et d’émanciper, mais de produire des élèves calibrés. Cette nouvelle école est imaginée comme une entreprise et l’élève est une marchandise évaluable avec un input et un output. Ce glissement se fait au détriment de ce qui ne s’évalue pas selon les critères du système libéral : il n’existe pas de notes pour l’autonomie, pas de notes pour la pensée critique. C’est une fuite en avant vers l’école fabricatrice qui oublie qu’en son principe même, il y a l’émergence de la liberté d’un sujet.

Le retour des vieux principes de l’éducation civique sous forme très moralisatrice est, de ce point de vue, révélateur. Ces principes ne sont plus découverts mais martelés. Les rédacteurs des programmes prolongent l’idée qu’ « avant » les élèves étaient plus moraux et ils réutilisent des recettes qui ont fait leur preuve, maximes et adages qu’il suffirait de mémoriser. Mais c’est une illusion. La société a changé et, alors que ces valeurs moralisatrices étaient, jadis, assez largement relayées par la société, aujourd’hui le modèle du maillon faible s’impose à la télévision, le profit à n’importe quel prix domine le monde des finances et du show-business. Ce sont des contre-témoignages très puissants. Et, seules des activités du quotidien qui obéissent à d’autres principes peuvent montrer l’importance de la solidarité et du civisme. Les nouveaux programmes abandonnent la pédagogie du projet, or c’est elle qui permet l’apprentissage du collectif, de découverte de l’altérité, des liens entre les problèmes à résoudre et les objets de savoirs.

Je pense que l’approche des programmes s’intègre dans ce que Bernard Stiegler appelle le capitalisme pulsionnel. La société a déclenché des comportements chez nos propres enfants qui nous effraient et nous inquiètent : les gêneurs, les turbulents, les hyperactifs, les violents, les déprimés sont là, sous nos yeux. On prend peur et on essaie de compenser ce que notre société a elle-même engendré. Nous les avons fabriqués par une société de l’hyper-rapidité, de la consommation qui en a fait un outil pour la publicité… Et, plutôt que de nous tourner vers les ressorts de la société qui créent ces comportements, nous rassurons des gens inquiets de l’évolution contemporaine par des incantations moralisatrices…

Plutôt que favoriser l’éducation et la pédagogie, les programmes cèdent à la tentation de la contention disciplinaire. Cette conception de l’école relève pour moi du libéralisme autoritaire. Liberté des écoles d’une part, avec mise en concurrence, publication des résultats - comme l’a exprimé le Président, après tout, pourvu qu’il y ait les résultats, toutes les pédagogies se valent ! – et, d’autre part, autoritarisme à l’intérieur de chaque école. C’est le contraire du projet républicain qui instaure un état régulateur qui transcende les intérêts individuels mais assure un climat de liberté au sein de chaque institution.

2/ une idéologie sous-jacente selon laquelle « la mécanique précède le sens ».

Pour accéder au sens, il faudrait avoir maîtrisé antérieurement des mécanismes, avoir effectué des entraînements systématiques imposés. Selon cette conception, il y aurait une phase de contrainte, voire de « dressage » préalable, absolument nécessaire avant qu’un sujet puisse accéder à toute forme d’expression. Cela se traduit par des « affirmations de bon sens » comme : « Il faut obliger les enfants à faire ce qu’ils ne veulent pas spontanément, pour qu’ils puissent, un jour, y trouver du plaisir et s’y adonner ensuite librement. » Mais, derrière ce « bons sens », il y a, en réalité, deux présupposés idéologiques étroitement liés : l’un selon lequel le sujet n’apparaîtrait qu’ « après » (après quoi ?... car on peut toujours prétendre que les conditions de son expression ne sont pas remplies), l’autre selon lequel les apprentissages s’effectuent toujours à partir de la combinaison d’acquisition mécaniques qui, seules, peuvent permettre l’émergence de l’intentionnalité. Ce n’est pas une théorie très nouvelle, mais il est frappant de voir comment elle est réapparue et comment elle s’inscrit dans une idéologie plus globale qui promeut la contention plutôt que l’éducation… La pédagogie, en revanche, considère le sujet comme un tout et s’efforce d’associer son « droit à l’expression » et les exigences techniques qui lui permettent d’en faire usage. Cette articulation ne nie pas la nécessité de l’acquisition des mécanismes, mais les inscrit dans l’acte même qui les supporte et qu’ils étayent en même temps. La pédagogie, à cet égard, considère que tout « petit d’homme » est déjà un sujet, un sujet complet… mais, bien évidemment, pas un sujet achevé !

Ainsi ne faut-il pas se laisser enfermer dans l’opposition formulée par Luc Ferry entre « la motivation » et « le travail ». Inutile de se demander en permanence, de manière stérile, lequel des deux conditionne l’autre. Il s’agit, en revanche, de mobiliser l’élève sur des apprentissages (en ne s’en tenant pas à l’utilisation des « intérêts » pré-existants) et de lui proposer des activités qui réconcilient satisfaction et effort ? Cette réconciliation n’est possible, en réalité, que par l’exigence de perfection et cela à tous les degrés taxonomiques. C’est cette exigence de justesse, de précision, de rigueur que l’enseignant transmet dans la manière même dont il enseigne. C’est ce « rapport au savoir » qui est au cœur de sa présence à ce qu’il enseigne, à sa classe et à ses élèves. C’est sa capacité à incarner lui-même la manière dont l’exigence est consubstantielle du désir qui fait toute la différence.

Par exemple, l’écrit construit est un langage spécifique obéissant à une intentionnalité spécifique. Ecrire est un acte complexe nécessitant diverses opérations mentales, et n’obéissant pas aux seuls « y’a qu’à » (faire des lignes, faire des entraînements, etc.…) La pédagogie se doit d’articuler actes mécaniques et accompagnement vers la culture et la prise de conscience.

Cette perspective s’impose d’autant plus aujourd’hui que ce qui pose problème, dans beaucoup de classes, c’est l’excitation des élèves, corollaire de ce que Bernard Stiegler nomme « le capitalisme pulsionnel ». L’excitation entraîne la dispersion, rend difficile toute forme de concentration et tout expression exigeante d’une intentionnalité. Or, l’intelligence, selon la belle expression de Gabriel Madinier, c’est « l’inversion de la dispersion » et la pédagogie nous est plus que jamais nécessaire pour cela : une pédagogie qui crée des situations où se découvre la Loi et s’apprend la norme, une pédagogie qui ne sépare pas l’approche des contenus et l’apprentissage de la socialisation… Une pédagogie qui ne pose pas de préalables, mais s’obstine à créer des situations, riches, exigeantes, permettant de s’engager et de développer un effort intellectuel soutenu. Pour le pédagogue, le seul préalable possible à l’éducation est de son ressort, c’est la création des conditions de l’émergence d’un sujet.

FORMATION DES MAITRES

« Un tour de passe passe »

Le communiqué du Conseil des ministres qui présente la réforme de la formation des enseignants ne peut que susciter l’admiration. Par une série de tours de passe-passe, il réussit à faire oublier le caractère profondément régressif et dangereux de cette réforme…

Tour de passe-passe idéologique, d’abord, car, à aucun moment les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM) ne sont cités ! Rayés de la carte, réduits à des structures administratives croupions ou tenus pour quantités négligeables, ils disparaissent même du texte. Inutile de les évoquer, même pour les critiquer, a fortiori pour les réformer ! Ce terrorisme linguistique n’est pas anodin. Il en dit long sur ce qui se joue : la revanche est à l’œuvre… Mourez en paix ( ?) vous qui portez tous les pêchés du monde et ne méritez même pas qu’on prononce votre nom ! Vous incarnez ce que nous haïssons et ne voulons plus voir. Vous étiez un des derniers reliquats d’une entreprise égalitariste détestable : outiller l’ensemble des professeurs, du premier et du second degré, de l’enseignement général, professionnel et spécialisé, pour tenter la démocratisation de la réussite des élèves dans l’École ! Vous nous avez assez culpabilisé comme ça : nous voulons recommencer à enseigner en rond.

Tour de passe-passe institutionnel ensuite : on prétend élever le niveau de formation des enseignants quand on encourage, de fait, la mise en place de masters light, bricolés un peu partout dans les universités en fonction des opportunités et de la course à l’étudiant.

Tour de passe-passe politique aussi : on maintient les concours nationaux présentés comme garants de l’unité du système alors que l’on en organise l’éclatement. À qui fera-t-on croire qu’une préparation effectuée dans le cadre d’un master de droit des affaires prépare à l’enseignement du premier degré comme un master de Lettres, de psychologie clinique ou de mathématiques discrètes ? Qui peut imaginer que les universités françaises, qui s’affranchissent allègrement des règles de Bologne en organisant systématiquement une sélection draconienne entre les deux années de master, vont intégrer massivement dans ces derniers les étudiantes et les étudiants qui se destinent à l’enseignement du premier et du second degré, et, a fortiori, les futurs professeurs des lycées professionnels et des lycées agricoles ?

Tour de passe-passe formatif  : alors que, partout, en France comme à l’étranger, on plébiscite l’alternance comme outil de formation pertinent, nous renonçons à cette formule. Il y aura quelques stages de découverte ici ou là, mais il n’est pas prévu de processus de professionnalisation à partir d’eux. On juxtapose « théorie » et « pratique » selon un schéma éculé, alors que l’on commence à découvrir partout que la réflexion sur l’action est un instrument infiniment précieux de formation de l’expertise.

Tour de passe-passe pédagogique : les épreuves des concours de recrutement seront organisées autour de trois types d’épreuves « destinées à évaluer la culture disciplinaire, la capacité à planifier et organiser un enseignement et la connaissance du système éducatif ». Où est la pédagogie là dedans ? Que fait-on des connaissances indispensables de psychologie de l’enfant et de l’adolescent, des apports de la sociologie qui permettent de comprendre certains aspects des difficultés scolaires des élèves ? Où est l’histoire des doctrines pédagogiques sans laquelle nous sommes condamnés à réinventer perpétuellement l’eau tiède ? Où est la philosophie de l’éducation et la réflexion éthique, le travail en équipe et avec les familles ? Que dirait-on si l’on recrutait des jardiniers avec des cours de botanique, des entraînements à planifier les plantations selon les saisons et la connaissance de l’organigramme du ministère de l’agriculture ? Des jardiniers qui n’aient jamais eu l’occasion de planter quoi que ce soit ni de réfléchir à la manière de s’y prendre ? Que dirait-on si l’on supprimait les écoles de magistrats ou l’internat de médecine ?

Tour de passe-passe financier et budgétaire, enfin : on recule l’entrée dans la carrière et l’on économise le salaire de fonctionnaires stagiaires qui devront travailler plus longtemps pour payer leur retraite !

La réforme du gouvernement est habile. Mais trop habile. Elle prétend faire monter le niveau des enseignants quand elle en organise la déqualification systématique. On veut croire qu’à cet excès d’habileté politicienne, les acteurs de l’éducation répondront unanimement et fermement qu’ils exigent une vraie mise à plat, un temps de réflexion constructive. Il est plus facile, en effet, de détruire que de construire. Il est particulièrement dangereux de jeter l’outil sous prétexte qu’il ne marche pas toujours très bien. Et si l’on appliquait, sur une question aussi décisive, qui touche à l’avenir de la Nation, le plus élémentaire principe de précaution ?

POUR ALLER PLUS LOIN

- La télécommande et l’infantile - http://www.pedagopsy.eu/telecommande_meirieu.htm

-  La coopérationau coeur des apprentissages et de la formation du citoyen - http://www.occe.coop/federation/files/espace_commun/publications/AE/199/meirieu.pdf

- Ecole maternelle, école première - http://sd72.fsu.fr/IMG/article_PDF_article_129.pdf

- FAUT-IL EN FINIR AVEC LA PEDAGOGIE ? - http://rased-en-lutte.net/2008/11/conference-de-philippe-merieu/

- École : demandez le programme ! - http://www.meirieu.com/ACTUALITE/notesdocumentaires.pdf

- Dépression scolaire : « le service public d’éducation » en question… - http://www.meirieu.com/ACTUALITE/24_8_08_bloc_notes_ph_m.pdf

- Contre le libéralisme autoritaire, refonder le service public d’éducation - http://www.mediapart.fr/club/blog/philippe-meirieu/090209/contre-le-liberalisme-autoritaire-refonder-le-service-public-d-edu

- La destruction de l’école primaire - http://www.mediapart.fr/club/blog/philippe-meirieu/270109/la-destruction-de-l-ecole-primaire

- Pour une formation des enseignants de haut niveau dans des IUFM rénovés - http://www.meirieu.com/ACTUALITE/appel_formation_enseignants.htm

- Encourager les relations Ecole – Familles - http://www.meirieu.com/RAPPORTSINSTITUTIONNELS/synthese_ecole_famille.pdf

- Rémunération au mérite et obligation de résultats pour les enseignants - http://www.meirieu.com/TEXTESDECIRCONSTANCE/merite_enseignants.htm

- Dix renversements nécessaires pour construire une École démocratique... - http://www.meirieu.com/MANIFESTESETPROPOSITIONS/dixrenversements.htm

Et le site de Philippe Meirieu : http://www.meirieu.com/

 

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